Anuptaphobes : la peur du néant

Méconnue et souvent l’objet de railleries, l’anuptaphobie touche des hommes et des femmes que la société juge en âge d’être en couple et qui ne le sont pourtant pas. Son origine est à puiser dans les traumatismes passés. 

A qui le célibat n’a jamais pesé ? Chacun de nous a au moins une fois dans sa vie ressenti l’envie ou même le besoin d’être en couple. Une volonté qui peut se manifester de manière excessive chez certains, on parle alors d’anuptaphobie : « Quand je suis célibataire, je me sens vide, presque mort de l’intérieur, comme si le bonheur était parti avec l’être aimé. J’ai l’impression que ce bonheur est parti, qu’il ne reviendra pas, que c’était ma seule chance d’être en couple » témoigne Gaëtan . Pour lui, être en couple et le rester est une priorité dans sa vie actuellement.

L’anuptaphobie se caractérise par de nombreux symptômes, comme la peur irrationnelle de ne jamais retrouver de partenaire de vie. Elle peut également se manifester par l’abaissement des critères de sélection du potentiel partenaire ou un sentiment d’inadéquation avec la société en passant par une planification excessive de sa vie amoureuse future. Abuser de sacrifices dans le but de garder l’être aimé(e) à ses côtés est aussi une des caractéristiques de l’anuptaphobie. Diagnostiquée haut potentiel et hypersensible, Anna Autin est atteinte d’anuptaphobie. Elle explique « ne pas savoir donner raisonnablement » et a tendance à attribuer à son partenaire le rôle de soutien émotionnel. Elle éprouve une peur constante de ne pas pouvoir trouver quelqu’un à long terme qui puisse « l’assumer dans sa globalité. » 

« Quand je suis célibataire, je me sens vide, presque mort de l’intérieur,

comme si le bonheur était parti avec l’être aimé »

GAETAN

Anna Autin a été adoptée à la naissance. Selon Delphine Lavabre, psychologue spécialisée dans les thérapies cognitives et comportementales, « cest le schéma de labandon ou de manque affectif lié à des traumatismes denfance qui pousse les anuptaphobes à avoir des comportements irrationnels » pour ne pas rester célibataire. L’anuptaphobe va donc mettre en place tous les stratagèmes possibles pour maintenir ou créer une relation intime, même si celle-ci est en contradiction avec ses valeurs ou ses désirs. Le tout, dans l’unique but de ne pas reproduire le schéma d’abandon. La blessure d’enfance d’Anna, s’est soldé par un manque de confiance en elle : « J’ai une hyperconscience de mes défauts, je me concentre uniquement dessus et je pense que personne ne peut m’aimer. Si quelqu’un en est capable, il ne faut pas que je le laisse s’échapper ». L’autre ressent alors un sentiment involontaire de pression. 

Une pression sociale à lorigine de lanuptaphobie

Toutes les sociétés visent à leur reproduction, et la famille a été, de tout temps, le creuset de cette reproduction. La sociologue Bénédicte Rousseau explique que « depuis lavènement des idéaux bourgeois au dix-neuvième siècle, cest le couple qui porte cette responsabilité. Les vieilles filles et les vieux garçons sont moqués depuis très longtemps ». Référence est faite ici à Balzac ou aux sœurs Brönte.

« Ce qui est étonnant, cest la persistance de cette norme, de cette exigence sociale de faire couple’ alors que la fin du vingtième siècle a vu lavènement dune plus grande variété du ‘’faire famille ». Selon l’Office Fédérale de la Statistique, dans les années 1930, les ménages avec une seule personne ne représentait que 8,5% de la population en France. Un chiffre qui pourrait grimper à 40% en 2030. Malgré tout, l’imaginaire collectif continue toujours d’associer la femme célibataire à la femme désespérée. Un phénomène qui touche aussi les hommes mais avec une connotation moins négative. Selon Bénédicte Rousseau, « ce phénomène est essentiellement évoqué par les magazines féminins et quelques publications de psychologie de grand public, elles aussi massivement adressées à un auditoire féminin ». Elle parle d’une étiquette qui répond à un besoin de vendre quelque chose, d’accrocher la lectrice. La phobie d’être seul servirait donc à la consommation à base de conseils avisés ou de services avec la promotion des sites de rencontres. 

@lisact06

En plus d’être victimes de la pression sociale lié à leur situation amoureuse, les anuptaphobes subissent aussi la pression des applications de rencontre, Tinder en tête. Ils encouragent la dépendance sexuelle, une dépendance qui renforce l’anuptaphobe dans ses difficultés et parvient même à la tromper. En effet, les relations nombreuses et l’impression d’être aimée stimule le système de récompense, dans le cerveau, c’est la dopamine. Selon Bénédicte Rousseau, « les sites de rencontre ont intérêt à préserver un tel narratif d’anuptaphobie pour entretenir le besoin qu’ont les personnes de recourir à leurs services. En entretenant l’insécurité des personnes célibataires, en leur faisant concevoir leur état comme anormal, ils les incitent à s’inscrire et à utiliser leurs services ». 

Bénédicte Rousseau explique que l’anuptaphobie ne peut pas être considérée à part entière : « c’est toujours bien d’avoir un nom qui semble scientifique, si possible inspiré du grec, ça fait sérieux » sourit-elle. Mais selon elle, l’anuptaphobie doit être reliée à des fragilités anciennes.  

Une phobie méconnue 

Souvent l’objet de railleries, les anuptaphobes se sentent souvent incompris. Delphine Lavabre est l’une des rares spécialistes française de l’anuptaphobie. Elle explique cette méconnaissance par le fait que « la question est à étudier dans l’autre sens. Aucun patient ne vient en thérapie en disant qu’il a la phobie d’être célibataire comme il pourrait parler d’une phobie des insectes ». C’est un phénomène plus complexe selon la psychologue qui éclaire son propos : « c’est une conséquence d’un comportement de manque affectif ou d’abandon. Le patient a vécu des situations enfants qui ne lui ont pas permis d’évoluer sereinement et il interprète la réalité avec des filtres. »

Parallèlement, il ne faut pas confondre un anuptaphobe avec une personne qui aime plaire : « Quelquun qui ne veut absolument pas rester seul na pas les mêmes attentes que celui qui veut plaire. Le premier va accepter parfois de se faire malmener, va accepter des relations où la personne ne sinvestit pas. Celui qui veut plaire cherche une validation dans le regard de lautre ». Une fois le désir de l’autre assouvi, il cherche à fuir la relation, contrairement aux anuptaphobes.  

Si l’anuptaphobie n’est pas spécialement reconnue, elle demeure sous-jacente dans le travail thérapeutique et reste une problématique principale de nombre d’individus.