Bébés reborn : substituts ou idoles ?

En contraste face à la baisse du désir d’enfants dans le contexte sanitaire actuel, ce sont les bébés reborn qui connaissent un boom. Ces poupées représentent la copie conforme de nourrissons. Face à une tendance artistique liée à l’hyperréalisme dans les années 90, le concept a vu le jour aux États-Unis avant de s’exporter en Angleterre et dans le reste de l’Europe. Pour les créateurs, il s’agit de créer des mannequins les plus réalistes possible.

Le bébé reborn matérialise l’idée-même du bébé. Le problème, c’est qu’il est par essence conçu comme un objet-sujet ; la délimitation entre vraie poupée et faux bébé est floue, en particulier pour les esprits sensibles et vulnérables. Certaines fans n’aiment d’ailleurs pas le terme de jouet, preuve que ces bébés représentent plus à leurs yeux, qu’ils ont une puissance supérieure à celle d’un objet ludique. Les fans le disent, le facteur déclencheur de cette passion, c’est l’aspect réaliste de l’objet.

Le malaise intervient lorsque ces bébés sont achetés pour donner corps à une illusion : celle d’un bébé impossible. Le fantasme du bébé imaginé et imaginaire, qui ne va pas aux toilettes, qui ne se réveille pas la nuit et qui est entièrement contrôlable peut être si fort qu’il peut devenir la chose la plus importante au monde. La créatrice Sylvie de La nurserie Les petites colombes l’admet : « C’est souvent mal vu car les collectionneuses passent fréquemment pour des folles alors que beaucoup sont tout à fait normales et ont une vie équilibrée, un mari, des enfants, un travail, ce sont juste des collectionneuses. » Mais la passion peut rester incomprise par les membres de la famille de l’acheteur qui peuvent être choqués ou surpris dans un premier temps par l’attitude de leur proche envers cet objet ambigu. Un sentiment qui peut être contraire, certains acceptent de faire office de grands-parents, d’oncle ou de tante. Un jeu si intense pour les fans, qu’il a de véritables vertus réconfortantes. « Elles me procurent de l’amour, de l’apaisement. » affirme Salomé, 14 ans, à propos de ses poupées. « Je n’ai que 17 ans et je n’ai pas encore d’enfants, j’ai donc craqué sur ses poupées qui ont des expressions incroyablement réalistes et qui sont capables de donner tellement d’amour à l’heure d’aujourd’hui » explique Lilou, 20 ans. 

«Objets inanimés, avez vous une âme ?» Alphonse de Lamartine

L’imitation soigneuse de la physiologie du bébé est à l’origine de cet effet de bluff. « La poupée est sculptée à partir de photos de vrais bébés » explique la fabricante Valérie Morvan, cofondatrice de l’association Fan 2 reborn. Ces poupons sont plus réalistes que des barbies de par leur taille et leur poids qui sont similaires en tous points aux nourrissons. Ils ont la même apparence, la même sensation de peau douce et tendre et vont jusqu’à produire les mêmes sons. « On teste la poupée pour qu’au niveau du poids il y ait un ressenti, qu’on ait la même émotion que si on portait un vrai bébé. » Le choix de fabrication est important car un bébé aux yeux fermés ne procurera pas le même effet qu’un bébé aux yeux ouverts. « C’est plutôt des bébés aux yeux fermés qui vont calmer puisque les gens vont avoir envie de les bercer alors qu’avec un bébé aux yeux ouverts, ils vont plutôt avoir envie de lui parler » affirme Valérie Morvan.

Le succès de ces poupons doit donc tout à leur imitation sans pareil avec un vrai bébé. Mais il y a une différence : ces poupons se montent comme des machines : soit on adopte le bébé déjà prêt et finalisé, soit on l’achète en kit pour l’assembler soi-même. Pour ceux qui veulent un bébé parfait, certains sont même fabriqués sur-mesure. Le résultat dépend du travail minutieux et précis des créatrices, « Nous passons beaucoup de couches de peinture afin d’obtenir le teint désiré. » nous apprend Sylvie. Les créateurs de ces bébés sont des artistes, souvent des collectionneuses. Le processus de création se divise en plusieurs étapes : peinture, assemblage et remplissage : « J’utilise de la peinture acrylique qui sèche à l’air libre, mais ils peuvent également être peints à la peinture à l’huile. Nous recevons des kits vierges: tête, bras, jambes à nues. Il nous faut donc un corps en tissus que nous remplissons de billes de verres et de ouate afin que le bébé ait un poids ressemblant à un vrai bébé. »

Kit de rebord avant le montage

Toujours en quête de plus de réalisme, les créateurs ajoutent beaucoup de détails pour satisfaire leurs clients. Ces « reborneurs » peignent des tâches de rousseurs, des tâches de naissance, collent un à un les cheveux et les cils pour finir par ajouter un système salivaire et des larmes aux poupons. Certains sont si bien faits qu’ils sont alors recherchés et acquis par des collectionneurs, amateurs d’hyperréalisme.  Mais si le consommateur décide de monter lui-même son reborn, il lui faudra alors commencer une tâche minutieuse, longue et chronophage qui peut être un passe-temps détendant et basé sur la concentration. C’est suite à la création de sa première poupée reborn que Valérie Morvan a décidé de se lancer : « Le fait de peindre une centaine de couches de peinture, ça m’a beaucoup détendue. C’est en essayant que ça m’a fait un déclic et que la passion est venue. » confie-t-elle. Une vingtaine d’heures de travail quand on ne compte pas les cheveux. Ce travail de création a des adeptes et un prix. La poupée vaut en moyenne 450€, un prix considérable qui explique qu’elle soit souvent réservée à une niche d’initiés, le plus souvent des femmes adultes. Selon Valérie Morvan, les matériaux coûtent très chers : entre 120 et 130€.

un besoin biologique et social ?

Alors pour quelles raisons les acheteurs se fascinent-ils autant pour ces bébés ? Il est vrai que ce qui étonne chez ces poupées, ce sont les rapports que les consommateurs, pour la plupart des passionnés, entretiennent avec elles. Ils sont complexes et multiformes. Certaines y voient un jouet de grands enfants, d’autres un moyen de jouer le rôle de mère avant l’heure. Une partie non négligeable de la communauté des reborneuses est très jeune (entre 11 et 20 ans). Pour la sociologue Bénédicte Rousseau, ce phénomène est « la marque d’un brouillage des âges avec des personnes pour qui l’âge adulte est de moins en moins attractif et qui restent dans le domaine du jeu et du jouet plus longtemps. » En dehors de la désillusion du monde des grands, l’enthousiasme que ces poupées suscite peut être aussi envisagé sous un regard biologique. La psychologue Marie Danet rappelle que « l’âge idéal de procréation est aux alentours de 18-20 ans, mais comme une grossesse à 18 ans c’est aujourd’hui considéré comme précoce dans notre société, il y a une forme de télescopage entre la biologie et ce que la société nous dit. » Finalement, les poupons semblent être la solution pour pouponner sans avoir la responsabilité d’un vrai bébé.

Le fait que ces poupées soient plus vraies que nature implique le fait qu’en France, le jeu du « reborning » est avant tout une affaire de professionnels. Il vient d’une longue tradition de collectionneurs, d’artistes et d’artisans qui restaurent et améliorent les poupées afin de les rendre plus réalistes. Ils sont aussi appelés  bébés USB car la plupart sont fabriqués avec des composants électroniques qui leur permettent d’imiter des battements de cœur, des respirations, la succion ou des gloussements. En 2002, la première poupée reborn a été mise en vente sur eBay. Au début, le marché a donc été créé pour les collectionneurs de poupées qui admiraient le réalisme accru des reborn. Par la suite le marché s’est étiré pour rejoindre la communauté des influenceurs et a ainsi touché de plus jeunes adeptes. C’est par ce processus qu’aujourd’hui la passion du bébé reborn passe non seulement par l’acquisition de ces jouets mais aussi par un fort esprit de communauté. Il est visible à travers le partage sur les groupes des réseaux sociaux de fans qui montrent leurs derniers poupons. Les fans achètent non seulement des poupées pour elles-mêmes mais aussi pour pouvoir les montrer. La motivation des collectionneuses peut être poussée par une volonté d’appartenance. Lilou, 20 ans, nous raconte: « Être en contact avec des personnes toutes différentes mais ayant la même passion renforce chaque jour l’amour que j’ai pour les reborn. Montrer tout ça à travers les réseaux sociaux aide à voir le travail différent de chacun et à partager tous ensemble notre même passion malgré les différences d’âge. » Pour Valérie Morvan, « C’est un joli partage. Comme elles disent, elles ne font de mal à personne. C’est une petite bulle de douceur. Elles se détendent. »

Ce partage passe par une mise en scène, relayée sur les réseaux sociaux Facebook, Instagram ou Youtube. « Les youtubeuses font comme si elles faisaient une scène de la vie courante avec un bébé mais ce n’est pas la réalité et elles ne se lèvent pas la nuit pour les nourrir comme ça a été dit dans certains petits reportages de médias. » souhaite préciser Valérie Morvan. « Elles mettent une petite musique, elles font semblant de donner un biberon. Elles vont le changer, l’habiller, le sortir dehors avec la poussette et elles vont filmer tout ça. » Une raison très simple explique cette mode selon elle : « Les jeunes filles sont très friandes de regarder ce genre de vidéos parce que c’est mignon. » Un avis qu’illustre bien Salomé, 14 ans : « Je me reconnais le plus dans le côté ludique, même si je ne joue pas réellement avec. Je m’en occupe et les mets en scène afin de tourner des vidéos sur mes chaînes TikTok et Youtube. »

une renaissance thérapeutique

En France, les bébés reborn permettent aussi de panser les affres moraux. Ces poupons hyperréalistes permettent de combler un manque relationnel important. Si pour certaines filles, le fait de pouponner permet de rester dans l’enfance et d’étirer la phase de jeux, il peut être une opportunité pour des femmes de jouer un rôle de mère. Dans certains cas, les poupées peuvent être utilisées pour travailler sur le deuil périnatal afin de combler le vide affectif. C’est le cas lors de fausses couches, le corps de la femme est physiquement et psychologiquement prêt à accueillir un bébé. C’est pour cette raison que certains parents ressentent le besoin de se tourner vers un substitut d’attachement vers lequel ils peuvent reporter leur amour et leur tendresse. Le bébé fonctionne alors comme un véritable effet placebo et grâce à la thérapie reborn, le sentiment de deuil peut être apaisé. Plus généralement, ce type de thérapie est connu sous le nom de la « thérapie du câlin », qui est ici revisitée par ces poupons factices. L’idée de remplacer un nouveau-né par un bébé artificiel peut être perçue comme dérangeante. Beaucoup pensent que ce poupon pourra faire penser à l’enfant mort du couple. Mais beaucoup de fans témoignent que ce n’est pas le cas. Sylvie, créatrice, a vendu un bébé reborn à un couple qui venait de perdre son enfant : « son conjoint n’était pas trop d’accord au début mais quand ils ont reçu le bébé, ils m’ont téléphoné et le monsieur a pleuré ! Il ne s’attendait pas du tout à ce qu’il a vu et il m’a remercié au moins cent fois. » Si le bébé a un effet bénéfique, il peut aussi être douloureux. Un bébé si réaliste représente un facteur de risque de confusion avec la réalité et peut engendrer des effets pervers, si le possédant garde et s’occupe du reborn comme d’un véritable enfant pendant une trop longue période. De passe-temps à obsession, la frontière est mince.

Les bébés reborn ne sont pas exclusivement destinés aux femmes qui veulent mimer la maternité. Ils peuvent aussi être utiles pour les personnes âgées installées en EHPAD, atteintes d’Alzheimer. Lorsque le personnel soignant leur propose de prendre dans leurs bras ces faux nourrissons, l’illusion se produit instantanément : les malades se calment, sourient et commencent à prendre soin du bébé comme s’il s’agissait d’un vrai. La maladie d’Alzheimer n’atteignant pas la mémoire affective mais seulement la mémoire à court terme, le poupon leur rappelle leurs souvenirs heureux; ils peuvent ainsi se laisser aller à la détente et à l’apaisement. Toutefois, les personnes âgées ne savent pas que le bébé est faux ce qui fait le succès de cette thérapie. 

Valérie Morvan, fabricante de reborn depuis 10 ans pour l’association Fan 2 reborn, a l’habitude de travailler avec les EHPAD . L’association dont elle est membre fabrique et répare des bébés reborn, qu’elle donne ou revend ensuite à prix coûtant à des établissements de soins. Pour elle, ces poupons réalistes permettent de faire remonter des émotions enfouies « quand on leur offre la poupée, des personnes qui n’avaient pas prononcé le moindre mot depuis 2 ou 3 ans se mettent à reparler normalement, ça débloque quelque chose qu’on n’explique pas. »

L’association Fan 2 reborn, fournit aussi des bébés reborn à des petites filles et des femmes atteintes de cancer ou subissant des traitements très lourds afin de leur apporter un certain soutien. Une femme atteinte d’un cancer en phase terminale a vu ses derniers jours réconfortés grâce à la sensation de tenir un vrai bébé contre elle : « Les médecins lui avaient dit qu’il lui restait deux mois. Quand ce délai a été atteint, elle m’a réécrit. Elle m’a dit que grâce à sa poupée elle avait pu gagner un petit peu de temps. » confie Valérie Morvan.

Reborn assemblé et fabriqué par l’association Fan 2 reborn

La fabricante explique que pour les personnes en état de faiblesse aggravée, il est impossible de s’occuper d’un vrai bébé ou même d’un animal. C’est pourquoi utiliser ces poupées comme un remède alternatif peut être une véritable opportunité pour les sortir de la solitude. Ils ne bougent pas, ne ressentent pas de douleur et sont à leur entière disposition. Pour la sociologue Bénédicte Rousseau, il s’agit là d’un vrai débat éthique : le poupon à beau les apaiser, il reste une tromperie. Toutefois, elle nuance son propos lorsqu’elle aborde la médication en EHPAD : « Mais en même temps, quand on s’aperçoit que cette relation permet d’éviter de les abrutir d’anxiolytiques, on peut se dire que c’est un moindre mal. » Mais l’illusion que diffuse les bébés autour d’eux ne se reflète pas que chez les malades. Sylvie rapporte qu’une de ses clientes de la Réunion lui a confié qu’elle avait l’impression que ces bébés avaient « une âme ». Ce témoignage démontre à quel point le soin et le souci du détail avec lesquels ils sont fabriqués provoquent une certaine confusion dans notre esprit, car ils semblent, malgré tout a priori, être naturellement reliés à nous. Leur hyperréalisme joue sur notre psyché et sur nos sens, ce qui leur confère un pouvoir certain. À l’échelle intime, le rapport avec les reborn est subjectif, et varie d’un extrême à l’autre selon les personnes. Certaines, qui en découvrent à peine le concept, peuvent ressentir une forte répulsion à l’encontre de l’objet, alors que d’autres vont être fascinées par la ressemblance avec un vrai bébé. Mais si l’on regarde ce phénomène d’un œil sociétal et commercial, Bénédicte Rousseau rappelle que « les compagnies qui créent des jouets ont plutôt intérêt à créer des jouets pour adultes, pour que leur commercialisation perdure malgré l’âge des consommateurs. » Les entreprises cherchent de cette manière à étendre leur cible et espèrent ainsi toucher une part croissante de la population. 

C’est le désir qui fait naître la consommation. Mais cet objet commercial et commercialisé, a un aspect particulier : il imite l’humain et le représente. C’est pourquoi il déclenche une émotion affective importante chez le consommateur. C’est une marchandise qui répond à un besoin humain fondamental et instinctif : un besoin d’attention, d’amour, d’avoir un enfant et de fonder une famille. Ce qui est vendu n’est donc plus un simple objet, mais bien un substitut de présence.

Julie Marfin & Florence Parizot