La commémoration d’un décès à l’heure du 2.0

D’ici cinquante ans, le nombre d’utilisateurs Facebook sera plus important que celui d’internautes vivants, révèle une étude de l’Oxford Internet Institute publiée en mai 2019. Que deviennent les données des défunts ? Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans le processus de deuil ?

Suite à un décès, le réseau social Facebook prévoit plusieurs solutions : maintenir le compte tel quel, le fermer définitivement ou créer un compte de commémoration. La mère de Fanny s’est retrouvée face à ce choix après la disparition de sa fille, décédée en avril 2018. Elle a décidé de créer un compte de commémoration “afin de pouvoir garder un lien avec les amis de sa fille ”, comme le confie David, administrateur du compte et membre de la famille : « Au début, la mère de Fanny publiait chaque mois. C’était une manière pour elle de vivre son deuil, de remémorer sa fille et de se souvenir de bons moments.  » Avec l’accord de la famille de son ami défunt, Olivier a lui aussi ouvert un compte de commémoration en 2018. Le but était initialement d’atteindre le plus d’amis possibles, certains vivant à l’étranger. 

Malade plusieurs mois avant son décès, ce compte, tenu par sa mère sur le célèbre réseau social, permettait de tenir informés les amis de Fanny sur son état de santé. Selon les mots de David, aussi bien pour la mère de Fanny que pour lui, cette page Facebook a été une manière de conserver leur proche auprès d’eux après sa disparition.

Crédit : Fiona Scarcella

Si la commémoration d’un décès à l’ère du numérique semble facile, car à la portée de quiconque possédant un appareil pouvant se connecter à internet, cette pratique n’échappe cependant pas à la législation. L’article 85 de la loi Informatique et libertés permet aux personnes de donner des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de leurs données après leur décès. Alicia Mâzouz, docteure en droit privé à l’Université Catholique de Lille, développe : “Depuis l’adoption de la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016, des progrès significatifs ont été faits pour mieux prendre en compte les données de la personne décédée et surtout le respect de ses proches.” Cette loi donne alors la possibilité à toute personne de définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données personnelles après son décès. Une meilleure maîtrise des données numériques dans un monde où la mort physique s’accompagne désormais d’une mort virtuelle inévitable. 

Le droit applicable en matière de données se trouve à l’article 85 de la loi de 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés. L’image du défunt est protégée contre les atteintes à la dignité, depuis l’arrêt Erignac en 2000.  

Le virtuel comme hommage 

“ Ce groupe c’est quelque chose de fort, confie Olivier, en parlant avec d’autres proches, cela permet de maintenir Pierre vivant dans nos mémoires.” L’administrateur d’un groupe Facebook en l’honneur de Pierre* et ami du défunt, explique que sans lui avoir véritablement permis d’entamer un processus de deuil, la commémoration en ligne lui a permis de garder un souvenir vivant de la personne décédée. Un processus possible grâce aux photos, vidéos et souvenirs qui sont venus alimenter le compte, tout au long du processus de deuil. La démarche a été très bien perçue par les membres du groupe, l’administrateur dit avoir reçu la confiance des gens et avoir voulu donner un droit de regard à tous. Chacun avait le droit de demander le retrait ou la modification d’un post. Beaucoup de moments d’émotion ont été partagés et une « très belle intelligence » y a régné selon cet administrateur. Cette personne fait partie d’un autre groupe où il est simplement membre et qui rend hommage à une personne décédée dans des circonstances tragiques au Brésil. 

La mémoire, étape indispensable du deuil

D’après Nadia Chadourne, psychologue, la commémoration 2.0 n’est pas vaine mais elle ne vaut pas le véritable contact. Elle invoque à l’appui des études réalisées pendant le confinement prouvant que les écrans cassent l’empathie et que de fait, il vaut mieux ne pas avoir d’objet d’interface. Dès qu’on communique derrière un écran, la temporalité n’est pas la même et cela induit qu’il y a des choses qui passent plus facilement lorsqu’on se voit dans la « vraie vie ». Selon la praticienne, ce dont ont besoin les gens en deuil, c’est d’être entourés, d’être soutenus. La pratique qui consiste à échanger, qui permet de parler, même à distance, constitue alors quelque chose de plutôt positif. Ce qui va aider à faire le deuil, c’est la cérémonie qui accompagne la mort, dans laquelle on peut se remémorer des moments de vie au travers d’un rituel collectif. “ Pour dépasser progressivement la tristesse, il est nécessaire de pouvoir se rappeler ce qu’il y avait avant ”, précise Nadia Chadourne. 

Peu après son décès, les membres de la famille de Fanny, ont décidé d’ériger un lieu de mémoire à proximité de celui où des cendres ont été dispersées. À partir de ce moment, les publications ont uniquement ponctué les dates importantes, à savoir l’anniversaire de Fanny, le jour de son décès ainsi que le jour de l’édification du lieu de souvenir en sa faveur. David, à l’origine du groupe d’hommage, estime aussi que cela constituait une manière de conserver Fanny après sa disparition. Olivier explique de son côté que l’ouverture de ce compte a permis de faire un trait d’union vers l’endroit où la personne a été enterrée. À défaut de pouvoir aller se recueillir sur la tombe. Les membres du groupe bénéficient selon ses mots d’une passerelle spatiale et si le groupe venait à disparaître, « ce serait comme le faire mourir une deuxième fois ».

Faute de pouvoir exprimer son soutien par embrassades, la commémoration 2.0 est devenue une véritable étape dans le processus de deuil, en particulier quand la distance s’impose comme un obstacle. 

*prénom modifié.

Marie Maison, Quentin Leport et Chloé Subileau

Crédit photo : Fiona Scarcella

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