Jeunes trans’ : une enfance taboue

Les jeunes et enfants transgenres de moins de 18 ans peinent à obtenir plus de visibilité alors qu’ils sont toujours plus nombreux à exprimer leur non-binarité. Alors que les mentalités évoluent depuis une dizaine d’années, quelles perspectives pour les « gender creative kids » ? Sens Média a enquêté.

1 enfant sur 500 a une identité de genre qui diffère de son sexe d’assignation comme l’a constaté le psychiatre Erick Schneider dans un rapport de 2014 au Conseil de l’Europe. Ne pas s’identifier au sexe attribué à la naissance, c’est ce qui est arrivé à Sasha, toulousain(e) de 21 ans : « À partir de 14 ans, mon corps a commencé à être sexualisé. Il y avait en moi une haine de ce corps qui change, de ces hanches trop serrées par les jeans pour femme et que je ne pouvais pas cacher sous un pull. » C’est à 18 ans que Sasha a fait son coming-out, pendant ses études d’anglais. Un choix que n’a pas compris sa famille et qui s’est révélé difficile, Sasha a même eu des idées noires. En 2O09, une enquête révélait que 37% des personnes LGBTI, agées de 16 à 26 ans, ont déjà pensé au suicide, contre 4,7% pour le reste de la population française. Pire, 34% d’entre eux, principalement âgés entre 12 et 17 ans, ont fait une ou plusieurs tentatives de suicide.

Selon Flora Bolter, directrice adjointe de l’Observatoire LGBTI de la fondation Jean Jaurès, « la dysphorie est souvent perçue comme un problème de santé mentale, de vision sentimentale mais en réalité, ce sont la transphobie et le contexte social de stigmatisation, des éléments extérieurs à la personne transgenre, qui créent ce sentiment de malaise », souligne-t- elle.

« Une multitude de tabous affectent la transidentité des jeunes, il y a un impensé en France » estime Arnaud Alessandrin, sociologue et membre de la DILCRAH. Selon lui, ces tabous se traduisent par une absence de prise en charges de ces mineurs, sur le plan médical comme politique, et un manque de représentation dans les médias et la culture. Il observe « une décrédibilisation de cette expression chez les enfants, les manifestations de type transgenre n’étant pas entendues par les adultes ». « Le développement psychosexuel de l’enfant se fait entre 7 et 10 ans alors que l’assignation à un groupe de pairs survient entre 4 et 7 ans.»

« Le tabou est encore plus présent à l’école primaire qu’au collège et au lycée car on a la sensation qu’on volerait à l’enfant son innocence de genre. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère employer l’expression gender creative kids », utilisée entre autres au Canada, explique le sociologue.

Vers un droit à l’autodétermination ?

Les jeunes transgenres se heurtent aussi à un manque de reconnaissance de leur identité juridique. Selon le droit français, la mention de sexe et le prénom peuvent être modifiés dès l’âge de 16 ans avec l’accord des parents. Mais certains établissements continuent d’exiger une procédure devant le juge des affaires familiales pour reconnaître l’utilisation d’un autre prénom. Une situation que Sasha a vécue lors de sa rentrée à l’université Jean Jaurès à Toulouse : « Cela fait deux mois que l’administration exige une demande de changement de mention de sexe auprès du Tribunal de Grande Instance. Comme c’est une démarche que je ne souhaite pas faire, j’ai dû contacter les profs de mon côté. »

« Il faut aller vers un droit à l’autodétermination, défend Flora Bolter, le plus simple serait de supprimer la mention du sexe, les statistiques ne s’appuyant de toute façon pas sur la mention du sexe à l’état civil mais sur une simple déclaration de la personne ». Alors que certains de nos voisins européens comme les Pays-bas, la Belgique ou la Suisse autorisent la prise de traitement bloqueurs de puberté dès l’âge de 11 ans, la France ne l’autorise qu’à partir de 16 ans. La transition des personnes transgenre doit être accompagnée pour éviter les pratiques à risque et passages à l’acte incontrôlés comme l’explique le psychiatre Erik Schneider dans son rapport. Un avis partagé par Flora Bolter : « Ça devrait être possible plus tôt, même si l’accès aux traitement hormonaux n’est pas l’alpha et l’oméga du parcours d’une personne transgenre, estime Flora Bolter, on préserve une version idéalisée du corps biologique de l’enfant en déterminant que les enfants ne reçoivent pas de traitement. »

Pour Arnaud Alessandrin, les arguments médicaux tels que le développement de l’ossature et de la musculature de l’enfant relèvent plus de la morale que du médical.  « Pourquoi pour les jeunes filles qui ont une puberté précoce, on prescrit un traitement hormonal de manière précoce et qu’on se refuse à le faire pour les jeunes transgenres qui en auraient besoin ? » questionne-t-il.

L’ÉDUCATION NATIONALE EST EN RETARD

En France, 82% des jeunes transgenres affirment que leur climat scolaire est très détérioré. « L’Education Nationale est en retard sur les questions liées aux identités de genre mais elle progresse en intégrant les notions de transidentité et de transphobie » note Arnaud Alessandrin. Certains établissements accompagnent ces jeunes. Philippe est conseiller principal d’éducation dans un lycée général et technologique de 2000 étudiants dans la région du Sud-Ouest. En collaboration avec l’infirmière du lycée, il a fait intervenir une association de soutien aux personnes LGTBI. Si les établissements disposent d’une grande liberté sur ce sujet, l’Education Nationale ne prend pour l’heure aucune initiative. « On ne sollicite même plus le rectorat à ces sujets, on organise ces interventions avec les fonds propres du lycée. Moi je ne suis ni psychologue, ni sexologue, je suis professionnel de l’éducation nationale, je ne donne aucun conseil et aucune prescription donc les partenaires extérieurs sont très importants », témoigne Philippe.

Le soutien de la famille est indispensable à l’action du lycée. En effet, l’équipe éducative ne peut pas changer la mention de genre sans l’approbation des responsables légaux. Les établissements professionnels aux filières généralement masculines font par exemple face à d’importantes difficultés concernant l’intégration des élèves transgenres. L’éducateur scolaire explique que le dialogue avec les familles est lié au tissu social : « Nous sommes un lycée principalement général, avec une mixité sociale marquée, où on a une bagarre entre deux élèves une fois par an. » Ce soutien dans l’environnement proche du jeune permet aussi de prévenir le décrochage scolaire, véritable mise au ban de la société.

Pour Arnaud Alessandrin, l’Éducation nationale fait des efforts depuis dix ans mais l’action manque cruellement d’uniformité, exposant de nombreux mineurs à des violences transphobes psychologiques comme physiques. « C’est un vase communicant, avance Sasha, si on dégenrait la présentation de la société aux enfants, il y aurait peut-être moins besoin de recourir à des actes médicalisés. »

Marie Maison

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