Dans les yeux des sans-abris pendant le confinement

Ils sont souvent les oubliés de la société et c’est encore plus criant lors de cette crise sanitaire. Les sans-abris sont frappés de plein fouet par ce deuxième confinement, entre perte de ressources et précarité grandissante. Ils tentent de s’organiser au mieux face au virus. Nous les avons suivi.

Coronavirus ou non, rien n’a changé pour nous, contrairement à tous les français, nous sommes confinés mais dehors ». Pour Engie, 52 ans et les 5000 autres sans-abris toulousains, le constat est amer, elle a l’impression que le coronavirus a dégradé sa situation et l’élan de solidarité entrevu lors du premier confinement n’est plus qu’un lointain souvenir. 

Pour les sans-abris, le confinement est un tunnel sans fin. Il affecte durablement leur santé mentale en les privant de relations sociales et de ressources. C’est le cas d’Amiroush, 37 ans, qui passe ses journées sur les quais de la Garonne : « lors du premier confinement, cela ne m’a pas dérangé, je faisais l’effort pour les autres de respecter la distanciation sociale mais c’est beaucoup plus dur maintenant donc je me restreint et je vois moins de monde pour respecter les mesures. » 

Même s’ils ne sont pas frappés directement par la crise économique, les sans-abris voient leur quotidien changer. Comme les jeunes qui ne peuvent plus recourir aux jobs étudiants pour subvenir à leurs besoins vitaux. Amélia a 24 ans, elle vit dans la rue depuis 10 ans. A cause des mesures de confinement, elle a perdu son emploi : « je faisais des saisons pendant l’été et je travaillais dans la restauration à Toulouse en hiver mais avec toutes ces fermetures, je suis obligé de faire la manche », se désole la jeune femme. 

Le confinement a surtout plongé un grand nombre de sans-abris dans un sentiment de précarité et de vulnérabilité encore plus grand. Fati est un de ceux-là. Ce marseillais de 58 ans installé depuis 7 ans à Toulouse est particulièrement préoccupé par les conditions dans lesquelles il vit, et le manque de présence des associations à cause de la Covid. Il possède une tente mais tout autour, des déchets jonchent le sol et des insectes grouillent. Il y a même plusieurs rats et ragondins, ses colocs comme il les appelle communément : « ils m’ont grignoté ma tente quatre fois, ma tente Quechua à 50 € ! J’essaye de les repousser. » Sachant que les associations ne passent plus ou beaucoup moins, ses conditions de vie se dégradent.

Les associations ne peuvent plus aider comme avant 


Des associations moins présentes, c’est surtout ça qui revient lorsqu’on échange avec les sans-abris toulousains. Amélia avait pour habitude de se rendre à l’association Intermed pour prendre des douches et laver son linge. Mais les restrictions sanitaires ont réduit les possibilités : « on ne peut venir qu’une fois par semaine et seulement sur rendez-vous. Après avoir pris ta douche, ils doivent la désinfecter pendant une heure, ensuite quelqu’un d’autre peut l’utiliser. Au final, les associations ne peuvent proposer que quatre douches dans la journée »

Les conditions de prise en charge au sein des associations ont aussi changées, le manque de personnel et de finances ne permet pas d’assurer une aide régulière : « Maintenant au lieu d’avoir trois machines à laver, il n’en ont qu’une, parce que cela leur revient trop cher de nettoyer toutes les installations. Il y a clairement un manque de finance et de personnel », se plaint Amélia. 

Pour elle, cette différence s’explique par le sentiment d’urgence créé par le premier confinement mais qui s’est essoufflé depuis :  « Ils étaient hyper présents parce que c’est un confinement qui est arrivé sans prévenir, forcément les gens étaient paniqués donc il fallait faire au plus vite et il fallait vraiment aider. Mais là, puisqu’on est supposé être déjà adapté au confinement, il faut qu’on se débrouille. » 

Heureusement, certaines associations continuent les maraudes et proposent l’accès à des douches : « Il y a l‘Arpad , le CCAS et pleins d’autres petites associations qui s’occupent de nous. Ils nous fournissent des masques, du gel et l’attestation qui puisse prouver qu’on est à la rue », explique Engie. Fati partage son avis. Grâce aux travaux des bénévoles des associations, il a pu renouveler son attestation. « Les policiers me la réclamaient et j’avais la crainte de devoir payer 135 euros, c’est cher. Je n’ai même pas 10 euros pour me payer à manger. » Selon lui, les associations sont les organismes qui œuvrent le plus pendant ce confinement. De son côté, la préfecture a annoncé la mise en place de deux centres d’hébergement avec 90 places à Patte d’Oie à la Ramée pour venir en aide aux sans abris. Une goutte d’eau lorsqu’on sait que près de 5 000 personnes sont sans logement à Toulouse. 

La solidarité demeure malgré tout


Cette crise sanitaire a certes isolé les plus pauvres, mais elle a aussi entraîné un élan de solidarité en France. Selon une étude réalisée par le syndicat France générosité, les français sont plus généreux pendant cette crise : « Au premier semestre 2020, les dons aux associations ont ainsi augmenté de 22 % par rapport au premier semestre 2019. »  Un sentiment que confirme Engie : « On a pas attendu le corona pour avoir besoin de tout ça mais les gens se sentent tout de même un élan de générosité, c’est vrai. » Mais un élan de générosité de courte durée, reconnaît Fati : « Les gens en ont ras-le-bol de ce deuxième confinement donc ils donnent moins. » 

Amélia n’est pas du même avis. Pour elle, le regard qu’on lui porte quand elle fait la manche s’est dégradé. Les gens ont souvent peur d’elle à cause de sa condition. « Si je passe une journée en ville de 8 h jusqu’à 22 h je me fais même pas 10 €. Il n’y a plus personne dans les rues et la solidarité n’a pas franchement évoluée, au contraire. Les gens ont trop peur de nous approcher parce qu’on est dehors tout le temps donc forcément on est proche de la maladie tout le temps. » La jeune femme est même blessée par les réflexions de certains passants : « j’ai 7 chiens et certaines fois les gens me disent : “ c’est pour les chiens ”, je leur réponds et moi ? » 

Confinement ou pas, le regard que la société porte sur ces oubliés de la vie ne semble pas avoir changé. Ce regard qui juge, ce regard qui pointe avec méfiance car il ne connaît pas, et qui perd en humanité au fil du temps. Dans cette société où la pandémie nous pousse à individualiser nos comportements pour survivre à l’incertitude des jours à venir, pourquoi ne pas tendre la main et offrir l’humanité nécessaire que ces personnes méritent en ces temps difficiles. La notion du temps n’est plus la même mais pour les sans-abris elle ne change pas, ce temps passe, marque et laisse des traces. 

Malgré leur situation, les sans-abris restent fidèles à eux-mêmes : authentiques et avec un esprit positif qui les aide à surmonter les problèmes du quotidien.

Mathilde Dorval-Duez, Julie Marfin et Timothé Rouvière

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