Regarde mes lèvres derrière mon masque

L’obligation de porter un masque au sein des universités françaises est un frein pour les professeurs qui ne peuvent plus communiquer comme avant avec leurs étudiants. Mais dans certaines disciplines comme l’apprentissage des langues, le masque devient un obstacle. Les professeurs doivent se réinventer pour faire passer leur message.

Peux-tu répéter ce que tu viens de dire ? Cette phrase, Anaïs la répète plusieurs fois par jour. Depuis que le masque est obligatoire, elle ne cesse de demander à ses 12 élèves, des étudiants chinois qui viennent apprendre le français, de répéter leurs réponses : « Avec le masque, on entend moins bien, il faut tendre l’oreille. Surtout que les étudiants chinois sont timides et ne parlent pas fort », explique l’enseignante de 23 ans. Le masque n’apparaît pas comme une barrière, mais comme un obstacle entre deux univers, qui ne se connaissent pas et se craignent. D’autant que les débuts ne se sont pas passés comme prévu. Quelques jours après leur arrivée en France, les étudiants dont Anaïs a la charge se sont retrouvés confinés dans un pays et une ville qu’ils ne connaissaient pas. C’est à ce moment-là qu’Anaïs leur a donné leur premier cours : « Les premières minutes ont été très difficiles car je ne connaissais pas les étudiants et par visio c’est beaucoup plus compliqué, on est leur référent dans le pays mais là ils n’ont aucun repère. »

Un sentiment aussi partagé par Charlotte, professeur de langue auprès d’étudiants chinois, âgée de 36 ans. Pendant le confinement, elle a eu en charge une classe d’une trentaine d’étudiants. Elle a dû s’adapter : « Je devais changer régulièrement d’exercice car les étudiants n’ont pas la même accroche visuelle, ils se déconcentrent plus facilement. » Pour Anaïs aussi, le changement a aussi été radical : « Ce qui me plaît, c’est leur faire découvrir Paris, la vie à la française mais là j’ai dû revoir tous mes exercices car il était impossible de faire ces activités. »

A la rentrée de septembre, les deux professeurs ont dû s’adapter au port du masque mais aussi revoir leur rapport aux élèves : « J’essaye de plus projeter ma voix et l’avantage que j’ai, c’est que j’ai des petits effectifs, et grâce à ça on peut créer du lien malgré le masque », dit Anaïs. Pour Charlotte, impossible d’avoir des plus petits effectifs et elle a du se creuser la tête pour que ses étudiants soient attentifs : « J’amplifie mes gestes, je bouge, je deviens un vrai clown mais le masque me gêne beaucoup, je dois souvent répéter.. Les étudiants chinois ont beau avoir l’habitude de porter un masque, ils ont des difficultés à communiquer entre eux et je dois reformuler ce qu’ils disent pour que les autres comprennent. »

Une entrave à la communication

Le masque apparaît donc comme une barrière. Une barrière qui semble loin d’être levée. Pour continuer à enseigner dans des conditions convenables, les deux femmes ont pensé à un masque transparent pour que les étudiants puissent lire sur leurs lèvres. Mais à 12€ le masque, il est impossible de s’en fournir, d’autant plus que les fabricants sont en rupture de stock.

Autre solution envisagée : le port de la visière mais ce scénario n’est pas privilégié par Charlotte : « Dans l’autre établissement où je donne des cours, je peux le mettre mais je culpabilise par rapport aux étudiants qui étouffent derrière leur masque. »

Les deux collègues s’accordent sur un point : le masque à tendance à cacher les émotions dans la voix : « On ne peut pas voir le sourire, la surprise, expliquent-elles. On a besoin de créer un climat de confiance, qu’ils voient notre approbation dans ce qu’ils disent. » Pour cela, elles accentuent leur sourire et vont même jusqu’à faire dépasser leurs sourires au delà du masque, avance Anaïs. Mais ce que regrette le plus Charlotte, c’est l’impossibilité de déceler l’insécurité langagière : « Quand ils ont peur, ils hésitent, on pouvait s’arrêter mais avec le masque, j’attend qu’ils aient terminé leur phrase et j’ai l’impression de passer à côté de certaines choses. »

Malgré la mise en place d’exercices ludiques qui poussent les élèves à se dépasser, elles craignent que le masque ait des conséquences à long terme sur la compréhension de la langue française pour les étudiants étrangers.

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