Les châteaux se réinventent face aux nouvelles envies des français

La crise sanitaire actuelle a incité les châteaux à repenser leurs rapports avec les visiteurs à travers une plus forte sensibilisation chez les jeunes, la mise en place d’activités complètes et immersives, la redéfinition des visites guidées et la régulation des entrées. Toutes ces mesures visent le même but: relancer le secteur du patrimoine.

La culture est un des secteurs qui souffre le plus face à la crise du coronavirus. Sans l’œil contemplatif des visiteurs venant à sa rencontre, le patrimoine est en danger. Le secteur devrait perdre, en 2020, 36% de son chiffre d’affaires par rapport à l’année dernière. Un coup dur qui oblige le secteur à se réinventer et à donner un sens nouveau à ses richesses d’un passé plus ou moins proche. Pour cela, 614 millions d’euros ont été débloqués par le gouvernement mais difficile d’estimer les réelles conséquences de ce coup de pouce financier.

Les journées du patrimoine pour dynamiser

C’est dans ces conditions que s’ouvrent le 19 et 20 septembre la 37ème édition des journées européennes du patrimoine avec pour thématique « Patrimoine et éducation : apprendre pour la vie » Le but du ministère de la Culture en collaboration avec le ministère de l’Éducation Nationale est de faire passer le message de l’importance du patrimoine dans l’éducation et réciproquement à travers la campagne « Levez les yeux ».

Sensibiliser au patrimoine dès le plus jeune âge est un moyen de le préserver sur le long terme et d’apporter de nouvelles représentations aux enfants et adolescents, d’ouvrir un nouveau pan de l’imagination qui leur seront utiles tout au long de leur vie. C’est ce que le château de Gardères dans les Hautes-Pyrénées (65) a bien compris. Pour parvenir à toucher le jeune public, il met en place dès le vendredi une animation pour les scolaires baptisée « L’art de vivre au XVIIIème siècle » qui propose une visite des jardins français et de l’intérieur du château rénové selon le style des Lumières. Cette visite a pour objectif de faciliter l’immersion des nouvelles générations dans un patrimoine vieux de plusieurs siècles, « c’est un art de vivre présenté pour les déconnecter des tablettes » explique David Liagre, le propriétaire. Le château a choisi la stratégie du visuel, « des costumes et des objets d’époques seront commentés en direct ». Ces visites scolaires comme le reste des journées pour le grand public se dérouleront dans des conditions particulières qui imposent une organisation minutieuse de la part des châteaux : « 9 personnes par groupe sont autorisées donc on fera en sorte d’avoir plusieurs groupes et donc plusieurs guides si besoin » affirme le propriétaire. Interrogé également sur le rapport des français avec leur patrimoine, il ne croit pas à un changement radical, l’exigence de proximité, l’obligation de rester en France n’assure que temporairement une augmentation de la fréquentation des châteaux : « Cela ne va pas durer, c’est dû au contexte actuel. »

Au château de Saint Projet (82), communément admis comme le château de la Reine Margot, les mesures sanitaires pour les journées du patrimoine sont sensiblement les mêmes, les visites guidées sont limitées en nombre de participants, « pas plus de 10 personnes, avant j’allais jusqu’à 85 » explique Philippe Bergaul le propriétaire, sans oublier le démocratique port du masque et la mise à disposition de gel hydroalcoolique. Mais le propriétaire du château tient à préciser qu’il ne faut pas avoir peur de sortir tant que le port du masque et la distanciation sont respectés, que le lavage des mains est effectué. »

La transmission du patrimoine, le partage des passionnés, ne peut se faire que par une certain contact, auditif, visuel mais surtout physique qui n’est pas totalement contradictoire avec les gestes barrières. La prudence est de mise, mais il ne faut pas fuir la culture sous prétexte qu’elle est un lieu collectif de partage et par conséquent, une zone potentiellement à risque. C’est la philosophie qu’adopte Philippe Bergaul qui propose également une brocante d’objets d’antiquités pour ces journées dans l’enceinte du château. « Mon but est de sensibiliser le public à l’art, à l’histoire, à la culture. C’est pour cela que je propose un maximum d’activités enrichissantes, pour toucher un large public et inciter les personnes qui viennent à rester au château par une visite orientée sur l’histoire, par l’exposition d’objets d’antiquités et l’organisation d’un buffet baptisé « une cuisine historique dans un lieu historique« . »

La mission des châtelains n’a pas changé, il s’agit toujours de partager passion et richesse au plus grand nombre mais la vision que les français ont de leur patrimoine elle, évolue, venant compléter leur mission d’origine.

Un patrimoine en évolution

Faire peau neuve, rester dans les esprits des français s’impose comme une nouvelle quête. S’inspirant de l’adage qui dit que l’on peut retirer le meilleur de toutes situations, les châteaux ne pensent pas en termes d’obstacles mais d’adaptations affirme Jean-Emmanuel Charrault, l’administrateur du château de Breteuil, situé à Chevreuse (78), une philosophie qui favorise de nouvelles formes d’accès à la culture comme des visites semi-guidées, en petit comité avec des guides ne répondant qu’aux sollicitations explicites des visiteurs. L’administrateur nous explique : « Dans le parc, seul le train de jeux a été fermé. Dans le château, afin de toujours veiller à n’avoir que 10 personnes dans chaque pièce, nous avons dû mettre en place une fréquence de départ en visite beaucoup plus grande (toutes les 10 minutes), et les guides laissent les visiteurs circuler en lisant les pupitres mis en place et en étant simplement là pour les orienter et répondre à leurs éventuelles questions » . Ce sont les nouvelles règles sanitaires qui ont permis une réflexion sur la praticité et l’objectif des visites avance Isaure de Sainte Marie, propriétaire du château de Troussay (41), qui a aussi repensé la dispense de la culture au sein de son établissement : « J’ai surtout revalorisé ma relation à mon patrimoine qui finissait par m’asservir et j’ai retrouvé toute ma vocation en limitant les accès, les horaires et l’offre ainsi qu’en l’auditant et en la réorganisant.»

La régulation du passage a un impact relatif à la structure elle-même et à la philosophie des visites souhaitée par les organisateurs. Face à un parcours imposé, les visiteurs peuvent manquer le charme de la visite mais le nombre de personnes limité en intérieur lui a l’avantage de permettre une imprégnation des lieux en toute tranquillité pour le public. La crise est l’opportunité de repenser son rapport au monde, c’est vrai à l’échelle individuelle mais c’est aussi le cas à l’échelle du patrimoine.

La popularité croissante du patrimoine local

La crise a poussé les français à revenir aux fondamentaux, à se concentrer sur l’échelle locale et à préférer les espaces verts. Une prise de conscience de l’importance du patrimoine français, de son authenticité, sa rareté et son esthétisme a ainsi pu se dessiner. Jean-Emmanuel Charrault se réjouit de l’augmentation de la fréquentation du château et de ses jardins « Dès le 15 mai, nous avons constaté un réel engouement pour le château, qui autorise les pique-niques sur toutes ses pelouses, ne restreint en rien l’accès aux 75 hectares de parc, et bien sûr maintient son offre culturelle (visite du château et découverte des scènes de contes de Perrault dans les dépendances). » Isaure de Sainte Marie est plus sceptique quant à la sensibilisation des français à la cause patrimoniale et déplore un accès trop gâté mais aussi trop dû des autochtones. « Ils ne s’en rendent pas toujours compte » souligne-t-elle. C’est précisément ce défi de la prise de conscience des français au sujet de leurs richesses patrimoniales qui émerge depuis le début de la crise sanitaire. Est-elle réelle, durable ? Les mois à venir permettront de répondre à ces questions.

Vers de nouvelles représentations ?

Reste à voir quels changements positifs ressortiront de la crise, l’incertitude plane toujours entre une prise de conscience éphémère et l’intégration de nouveaux paradigmes.

Les nouvelles attentes générées par la période peuvent néanmoins perdurer encore longtemps. En 2020, se mettre au vert fait partie des souhaits chers aux français. Or les entités patrimoniales du territoire comptent de nombreux espaces verdoyants où il est possible d’arrêter le temps de l’horloge effrénée de la mondialisation pour côtoyer l’esthétisme de la végétation, véritable contre-pied de la vie urbaine et de l’excitation qui lui est associée.

C’est précisément le temps qui se fait si précieux aujourd’hui, le nouveau style de vie rêvé est celui qui permet de prendre son temps. Face à l’incertitude de l’avenir, rien n’est aussi inestimable que le présent en temps de crise. Adopter la philosophie Carpe diem c’est notamment découvrir ce qu’il y a près de chez soi plutôt que de se déplacer à l’autre bout du monde, c’est trouver l’occasion de s’informer sur l’histoire de sa région. C’est aussi profiter des lieux culturels comme de divertissements, s’imprégner de leur univers propre, parfois atypique en comparaison du quotidien. 

Du côté des institutions, le défi est aussi de créer une continuité entre l’espace numérique et la réalité physique, pour pallier le nombre limité de visiteurs sur site. Les pages d’accueil se transforment en vitrines et exposent sous forme de visites virtuelles, ce qui permet de faire lien avec le monde, Internet étant devenu le modèle de partage par excellence. Si une oeuvre ne peut faire autant sensation à travers un écran que si elle était physiquement disponible, elle fait au moins figure de présence.

Le patrimoine français est avant tout un symbole, de l’histoire, de la grandeur, du temps, de l’espace, de la politique ou encore de l’art. À ce titre, il est un point de repère, un lieu de refuge car sa traversée de l’Histoire et de ses rebondissements ne l’ont pas fait fléchir. Il est agréable de s’imaginer à son image, fort, presque invincible.

Le patrimoine est puissant. Il est tout à la fois le travail des châtelains et des français de participer à sa préservation et à son influence en France, les châtelains par leur travail quotidien d’entretien et de communication des lieux qu’ils habitent, et les français en se déplaçant pour faire vivre ces lieux inépuisables d’histoire.

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