Comment le rap français crée la langue de demain ?

Djadja, djomb, gadgi, cala, dead ça, igo,… autant de mots qu’on entend sous la plume de nos rappeurs préférés sans savoir véritablement ce qu’ils signifient, d’où viennent-ils et sont-ils même français ? Si la plupart des mots sont des contractions douteuses -« askip »-, des acronymes fondés sur leurs sonorités –RPZ pour « représente »- ou encore des influences arabes – comme « jdid » récemment apparu qui signifie le neuf, la nouveauté-, d’autres sont la pure invention des nouveaux lyricistes. 

Le rap – apparu en France à la fin des années 90 -, n’est pas qu’un style de musique fondé sur le pouvoir des mots, des rimes et du rythme soutenu de l’élocution. C’est aussi, et avant tout, une langue fabriquée par une jeunesse impertinente et indomptable qui juge la langue française bien trop restreinte pour exprimer la totalité de leurs pensées. Avec ses quelques 59 000 mots, la langue française apparait paradoxalement comme une langue pauvre, une langue qui bride et empêche les nouveaux artistes de raconter la réalité -souvent dure- de leur quotidien, et d’ écrire pleinement leur histoire. C’est pourquoi la rigueur de notre vocabulaire est mise à mal et l’étroitesse de notre champ lexical explose lorsqu’il s’agit de formuler son propre ressenti. Le rap, c’est en fait la caisse de résonance XXL de l’inédite créativité de nos enfants, c’est le code de la rue transposé en musique. 

Si le verlan – l’inversion des syllabes – est aujourd’hui rituel familier de nos oreilles (« keum » pour « mec », « iench » pour chien…), l’apparition de nouveaux termes, interpelle. Pour autant, si ces mots sont à l’heure actuelle compris que d’une petite poignée d’auditeurs issus des nouvelles générations, ils construiront, d’usages en usages l’avenir de notre langue.

Le « OKLM » scandé par Booba depuis une dizaine d’années est aujourd’hui monnaie courante pour exprimer une situation de bien-être, de tranquillité. Le « mamène » du breton Lorenzo est un nouveau synonyme de « mon gars » et décrit bien l’importance de liens amicaux forts plébiscités par les nouveaux artistes urbains. Le dernier en date, le « djomb » (qui signifie « être un canon ») du rappeur Bosh est un énorme succès et renforce cette idée que jouer avec le langage, le rafraîchir et le ré-inventer est avant tout, un art. 

Nous assistons donc à une pleine métamorphose de notre patrimoine expressif qui découle d’une démocratisation musicale de nos mots. Le rap est une musique vivante, née dans la rue et colportée par la rue. C’est le même principe qu’un énorme jeu du « téléphone arabe » où les mots à force de passer de bouche en bouche se déconstruisent pour se reconstruire. Les cultures se rencontrent et se mélangent tout en créant de nouvelles sonorités. Et après, c’est comme pour tout, le nouveau vocable juste né doit faire ses preuves pour persister. 

Aujourd’hui par exemple, les mots « darons » (pour « parents ») et « keuf » (pour « policier ») ont fait leurs preuves et sont inscrits dans les mentalités, des jeunes comme des plus vieux. A l’inverse, nous ne pouvons affirmer encore que le « djadja » (qui caractérise selon la chanteuse malienne Aya Nakamura un « mec lambda ») sera encore d’usage dans 10 ans… Najib Chakiri, éducateur et rappeur belge le dit: « Le rap est un art qui se renouvelle constamment ». C’est donc notre génération qui aura le dernier mot

quant à la pérennité stable de ces nouvelles paroles -dont les définitions sont parfois inaccessibles- et tranchera. A dans dix ans!