Le spectacle de la mort

En 2018, j’assistais pour la première fois à une corrida lors de mon séjour à Valence en Espagne. Ni pour, ni contre, j’écrivais ensuite l’article ci-dessous pour témoigner mes impressions…

18h30. Il est temps de quitter l’effervescence du monde contemporain. De laisser les voitures bruyantes, les boutiques bondées et les touristes comprimés derrière soi pour entrer dans l’arène. Le saut temporel est franchi au son des slogans « anti-souffrance animale » scandés sans relâche par les opposants à la tauromachie. Me voilà maintenant assise sur les gradins, surplombant la piste, plongée dans une atmosphère surréaliste de spectacle grec. Rien à voir avec l’ambiance calfeutrée et délicate d’un théâtre parisien. L’arène de Valence (Espagne), construite en 1850 peut accueillir plus de 12000 aficionados de la corrida. On imagine facilement une arène pleine durant l’âge d’or de la corrida -les années 1910 et 1920-  mais aujourd’hui c’est un petit tiers de la capacité totale de l’arène qui est occupé; majoritairement par des sexagénaires en tenue du dimanche. Quelques touristes, curieux de s’approprier les traditions locales, prennent aussi part au spectacle. 

« En Espagne, la seule chose qui commence à l’heure, c’est la corrida », écrit le poète Lorca en 1928. L’orchestre fait donc retentir les premières notes d’un paso doble (musique à deux temps) et le paseo s’avance. Le cortège de présentation est très structuré et correspond à un rite bien établi; les alguazils (policiers de l’arène pendant la corrida) sont suivis par les matadors, (classés par ordre d’ancienneté). Si un torero se présente pour la première fois dans la plaza, il avance tête nue, sinon il est coiffé du chapeau traditionnel, la « montera ». Derrière suivent les peones (sorte d’assistants au matador) et les picadors (toreros à cheval dont le rôle est de piquer le taureau lors du premier tercio). Enfin le « train d’arrastre » -unique symbole mortuaire- chargé de traîner la dépouille du taureau hors de l’arène ferme le défilé. Les costumes très colorés scintillent, la musique gaie résonne. A ce sentiment d’allègre fascination se mêle une pensée teintée de scepticisme face aux événements à venir. Puis la musique s’arrête et une minute de silence est observée en l’honneur de l’animal. Enfin, le président de l’arène remet la clé aux alguazils, signe que la lidia (le combat) est sur le point de débuter. La mort du premier taureau approche. 

20h. Quatre taureaux sont déjà morts sous nos yeux. La cinquième, bête massive de 490kg, s’élance dans l’arène. Comme ses prédécesseurs, il effectue quelques ronds de piste pour s’approprier cet environnement dont il n’est pas familier. Le taureau est majestueux et corpulent, il ne sait pas encore ce qui l’attend. Rapidement de grandes capes roses et jaunes s’agitent, dessinant devant le taureau d’impressionnantes véroniques (passes de cape). Le matador esquisse une danse et entre en symbiose avec l’animal, lui permettant ainsi de mieux apprécier son comportement réactionnaire. Puis l’orchestre résonne et les deux picadors font irruption. Enveloppés d’imposantes armures, ils piquent le taureau à l’aide d’une lance afin qu’il humilie, c’est-à-dire qu’il baisse les cornes. Piqué, le taureau charge sur le cheval (qui est massivement protégé) et s’use. Le premier tercio se conclut sur ce premier affaiblissement de l’animal. C’est maintenant le  tercio de banderilles qui démarre. Les peones doivent planter trois paires de longs bâtons colorés et terminés par de très aiguisés harpons à la base du cou de la  bête. La fatigue de l’animal à la fin de ce tercio est palpable. Il s’effondre sous le poids de la fatigue et de l’harassante lutte dont elle est victime. Peones et matador cherchent à relever l’animal pour que la lidia continue; ils ne peuvent abattre le taureau dans la seconde phase de combat. Saisir le taureau par les cornes est obligatoire pour tenter de sauver le spectacle et satisfaire un public mi-omnubilé mi-effrayé. La bête, grâce à un ultime effort de survie se redresse. Le combat reprend. Dans le public des femmes se lèvent et partent jugeant que le spectacle est devenu insupportable à leurs yeux, d’autres plus vaillantes, décident de rester pour honorer le taureau mais se dissimulent bien souvent derrière l’épaule de leur mari ou rivent leurs yeux sur l’écran de leur téléphone pour faire barrage à la réalité dont elles sont témoins. D’ailleurs, le groupe de touristes assis devant moi à arrêté de filmer. Peut-être qu’après avoir enregistré la mort de quatre taureaux, ont ils-fini par saisir la côté malsain et immoral de leurs prises. La tension est à son comble. Lors du troisième tercio, l’estocade infligée au taureau par le matador est semi-fatale la bête à bout de souffle tarde à flancher et enfin vacille. Les mules chargées de transporter la dépouille emportent le corps inerte de l’animal. Le dernier taureau va bientôt apparaitre, nous libérant ainsi de ce spectacle de la mort, auquel bien étrangement on s’habitue. 

20h45. Même rituel, l’animal gambade au gré des capes qui se balancent sous ses yeux, puis il danse en duo avec le matador en vue de juger sa robustesse. Le picador le pique mais le taureau se montre résistant. On lui plante les banderilles mais il ne s’incline pas. Teigneux, il ne lâche rien et laisse présager que le troisième tercio sera très noble. Diverti par les peones, le matador s’avance près du public, son visage est si naïf et juvénile qu’on a du mal à imaginer qu’il est celui qui transpercera fatalement le taureau. En guise d’offrande, le matador décide de lancer sa montera à une personne du public, qui devient ainsi bénéficiaire de la mort du taureau. Une dédicace lourde de significations car si le matador n’afflige pas une mort propre et noble à la bête il pourra être hué. Serein, il s’avance près de l’animal (tout de même considérablement affaibli) dans une posture très orgueilleuse et fière. La faena de muleta  –phase de morta commencé. Il ne doit pas décevoir, le sommet de la tension est atteint. 

La préparation à l’estocade est belle, le matador semble ne faire qu’un avec l’animal. Quelques mouvement de muleta (tissu rouge qui sert de leurre puisqu’il dissimule l’épée) et l’alchimie créée sont applaudis. D’un geste vif et précis le matador finit la bête. Quelques secondes suffisent pour qu’elle s’écroule. Pas un bruit dans l’arène quand soudain, pris d’une véritable ferveur, tout le monde se lève -sauf les touristes, trop perturbés sur l’attitude à suivre- en brandissant un tissu blanc (la signification de la couleur du tissu est très formelle; blancs pour le changement de tercio et l’attribution des trophées, rouge pour ordonner la pose de banderilles noires, orange pour gracier le taureau, vert pour ordonner son changement, bleu pour lui accorder une vuelta al ruedo –on imagine, sur un ton légèrement plaisantin le contenu des sacs à main des passionnés présents). Tous se retournent en direction du président, hurlent, chantent, sifflent avec entrain -toujours le mouchoir à la main-. On comprend vite que l’assemblée réclame une récompense pour le matador qui a combattu avec zèle et noblesse. Le président tarde à donner son accord, il se concerte avec ses assesseurs avant de brandir à son tour un tissu blanc, signe que la matador peut recevoir le  trophée, c’est-à-dire les oreilles du taureau, la récompense suprême. La joie du public sonne si authentique que le jeune matador entame un tour de l’arène en saluant l’assemblée. On lui jette toute sorte d’objets en signe de reconnaissance qu’il se doit de relancer à l’offreur: fleurs, petits coussins (sur lesquels sont assis les spectateurs), chapeaux, et même coques de téléphones -l’ère du temps oblige- tombent donc dans l’arène. C’est un moment très plaisant et festif où l’on oublie presque que trois tonnes de viande sont déjà en route pour la boucherie. 

Comparé au début très protocolaire de la corrida, la fin reste brève, surement en hommage aux bêtes défuntes. Une partie du cortège initial (les matador et les peones) vient saluer le public avant de disparaitre par la porte principale de l’arène, cette même porte que six taureaux morts ont eux aussi franchie. 

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