Le foot couleur passion

En février dernier j’ai eu la chance de m’envoler pour deux semaines à Nairobi, Kenya où j’ai pu suivre l’équipe de football locale du plus grand bidonville d’Afrique de l’Est, les Kibera Black Stars. Immersion totale en terrain glissant.

L’entrainement des Kibera Black Stars commence aux aurores. Quatre fois par semaine, les poulains de Luc Lagouche s’entrainent -quand les conditions le permettent- de 7 heures à 9 heures du matin afin de permettre aux jeunes joueurs d’enchaîner sans embûche avec leurs activités quotidiennes.

Sur les 28 joueurs que compte l’équipe, seulement Diara -le capitaine- étudie à l’Université de Nairobi. Chief -l’arrière droit qui se rêve Dani Alvès- de son côté travaille à temps partiel comme vendeur chez Décathlon pour 20.000 shillings par mois (environ 200 euros). Les autres se débrouillent comme ils peuvent avec le salaire qui leur est alloué sur le terrain. Avec 7.500 shillings mensuel (environ 75 euros) -4.500 fixe, plus les primes et les 300 shillings par entrainement- les joueurs font vivre leur famille dans le bidonville. Non seulement ils sont l’étendard du succès sportif de Kibera mais ils sont aussi un précieux gagne-pain pour leurs proches.

Pour l’entrainement, deux coaches assistants secondent Valdo et un médecin se tient prêt en cas de blessure. Le coût d’un entrainement avoisine donc les 11.000 shillings (100 euros) ce qui représente plus de 170.000 shillings par mois (1600euros) pour les 16 sessions où sont attendus les joueurs.

Sur le terrain, même hors match, l’intensité est haute. Les consignes fusent dans un swahili infatigable. A chaque coup de sifflet, les équipes tournent. Pendant leur temps d’arrêt, les joueurs ne quittent les yeux du terrain et chaque action est commentée. Le football c’est leur sang, il coule dans leur veine depuis toujours et leur permet aujourd’hui d’envisager l’avenir. En intégrant l’équipe des Kibera Black Stars, non seulement ils sont devenus l’espoir de l’émergence du bidonville mais ils ont aussi donné un sens à leur vie. Une vie qui loin du ballon aurait été plus proche de la cage poussiéreuse enveloppant la misère. Grâce à l’équipe, les joueurs s’idéalisent et s’échappent de leur réalité terne en s’offrant les sobriquets des stars qu’ils adulent. C’est donc des Varane ou Khan imaginés qu’on hèle sur le terrain oubliant le temps du match, leur vrai prénom.

Les KBS traversent pourtant une période de crise. Si l’équipe a connu trois montées en trois ans -du jamais vu pour une équipe de bidonville- et joue aujourd’hui en Ligue 2 nationale contre des équipes au budget beaucoup plus élevé, les résultats sont en baisse. Et pour cause, le manque cruel de sponsors et le départ de joueurs emblématiques pour d’autres horizons sportifs de qualité. Avec seulement trois maigres victoires depuis le début de la saison 2019/2020, les hommes de Luc sont en 16ème place du classement et sont inévitablement sur la sellette. C’est pourquoi Luc, les coaches et le board (le chairman & le comité des fans) livrent à la fin de l’entrainement un long discours inspirant et motivant pour les joueurs. S’ils expriment clairement leur mécontentement («le football sans victoire, ça ne sert à rien ») et leur insatisfaction (« nous sommes fatigués de voir les mêmes erreurs se répéter ») à l’équipe, ils rappellent tout de même qu’ils sont là et que le sincère amour qu’ils leur portent est réel. Bien qu’il y ait de très bons joueurs, il n’y a pas d’équipe. Le mental est trop faible, les soucis du dehors semblent empiéter sur les performances des joueurs et la bonne stratégie du jeu. Sur le terrain il faut se battre pour gagner quand dans la vraie vie il faut se battre pour survivre. L’analogie est percutante et permet de redonner un coup de fouet au moral des jeunes. Le prochain match contre Shabana, une équipe de Kisii du nord du pays, est prévu pour le 22 février et tous espèrent qu’une seule chose: la victoire.


Tous les footballers des KBS viennent du bidonville, excepté un francophone qui, arrivé de Côte d’Ivoire espère trouver au Kenya un futur meilleur. Ils ne font qu’un et forment une famille unique. Une famille symbole de la camaraderie et de la solidarité qui passe le plus clair de son temps ensemble. Après les matchs, les joueurs se réunissent dans une petite gargote du bidonville et dévorent haricots rouges et chapati à la farine de blé noir pour quelques shillings avant de se promener ou travailler. Ce sont des hommes qui ont grandi sous la chaleur étouffante mélangée à la pluie diluvienne de Kibera. Ce sont des hommes qui ne connaissent plus l’école et voient dans la débrouillardise leur seule remède. Ce sont des hommes du grand air qui vivent dans le dédale tôlé du bidonville à ciel ouvert et connaissent Kibera comme leur poche. De Soko à Katwerkera, en passant par Soweto, on les salue, félicite ou encourage. Ils ont tous l’espoir de quitter un jour Kibera et de fonder une famille loin de la saleté étouffante qu’ils côtoient mais reconnaissent le bidonville comme leur seule boussole intérieure.

Kibera c’est leurs soeurs, leurs cousins, leurs amis, leur coeur. Kibera c’est la «forêt» embroussaillée de leur vie.

Fin d’entrainement pour les joueurs ©Victoria Maly