Pourquoi la bouffe nous obsède ?

4 ans et 3 mois. C’est la durée -excessive?- que nous passons à table dans une vie. A cela s’ajoutent les quelques 73 tonnes de nourriture que nous y dévorons. Le mot « manger », utilisé à outrance s’immisce sur toutes les lèvres -des personnes privilégiées qui peuvent y penser. Car se nourrir reste l’acte de la vitalité, de la bonne santé, de la réussite. Dans les pays développés, on a souvent tendance à oublier que pour les plus démunis, remplir son estomac reste un combat quotidien…

Chez nous, le bien manger est partout, et ce n’est pas nouveau. Déjà les rois de France étaient connus pour leur gourmandise et l’opulence -limite grotesque- de leurs festins. Les menus à rallonge trônaient fièrement sur les tables où l’on exhibait volontairement des dizaines de plats raffinés et énormes dans le but de montrer sa magnificence et d’émerveiller les convives. L’alcool coulait, lui aussi, à flots, le champagne remplissant  abondamment toutes les coupes.

Avec le temps, la norme s’est affinée. Les médecins et nutritionnistes prévenant sur les risques d’une telle sur-consommation quotidienne et le bien manger s’est affirmé (les légumes, notamment, ont retrouvé leur noblesse). Mais le spectaculaire n’en reste pas là. Aujourd’hui, fédératrice, et symbole du bon goût, la gastronomie a le vent en poupe, et son aura quasi miraculeuse dépasse bien les murs de la cuisine. Cuisiner n’est plus un passe temps solitaire et domestique mais bel et bien une activité gratifiante -quasi cathartique- qu’il convient désormais de mettre en scène -donc d’Instagramer. La cuisine est devenue « l’une des pièces les plus importantes pour afficher sa réussite sociale, mais aussi son sens de l’esthétique » (IP Belgium); c’est un signe palpable de reconnaissance et d’estime personnelle. 

Le goût du profit

La cuisine familiale est ainsi délocalisée et le coeur intime de la maison est dorénavant sous les feux des projecteurs comme en démontrent les émissions diverses qui se succèdent jour après jour sur nos écrans répondant à la demande croissante. Du matin au soir, des chefs érigés au rang de superstars planétaires livrent avec plus ou moins d’honnêteté les secrets d’un bon riz au lait ou viennent tels de véritables héros à la rescousse d’établissements en péril. Diffusées en prime time (à 20H50) sur les grandes chaines nationales, les émissions sont de véritables scénarios mis au point par des sociétés de production de plus en plus friandes de ce nouveau marché télévisuel qui fait la part belle à la bonne chaire. Perçues comme divertissantes et familiales, ces émissions sont positivement très rentables. Par exemple, pour la saison 3 de Masterchef, TF1 a reçu plus de 49 millions d’euros de recettes publicitaires, ce qui équivaut à un profit de 245 % d’euros puisqu’elle ne coûte pour la chaine privée que 200 000 euros à produire. Par ailleurs ce programme leader dans cette catégorie gustative rassemblait en 2013 plus de cinq millions de téléspectateurs, ce qui représente autant que le débat présidentiel diffusé sur BFMTV en 2017… D’après l’analyse de Estelle Boutière, « C’est une vraie tendance de société ». 

Mais l’effervescence gastronomique ne se cantonne pas aux médias télévisuels et la fascination dépasse les écrans. L’engouement apparait comme démesuré et fait de la cuisine une nouvelle « pop culture » tendance. Que ce soit à la radio, dans la presse, la littérature -entre 2005 et 2010 le chiffre d’affaires du marché de l’édition relatif à la cuisine aurait été multiplié par cinq (IP Belgium)-, au cinéma ou sur les réseaux sociaux, la gastronomie vit ses beaux jours. Aujourd’hui il semblerait que regarder, lire ou débattre sur la cuisine ait largement dépassé le fait premier de la déguster ou de la faire. Les odeurs deviennent virtuelles, les saveurs sont narratives et les goûts ne se ressentent plus qu’à travers les papilles expertes…

Frôlerons-nous bientôt l’indigestion?